British Council Morocco

Le printemps de l’occident

"Le printemps de l'Occidentt» est une présentation qui a été donné par le directeur du British Council Maroc, Martin Rose, dans le cadre des jeudis culture  organisée par Féminin Pluriel le 26 Novembre 2011.

Ce  soir, je vais vous parler des événements récents qui ont ébranlé la région MENA et de l’importance fondamentale qu’ils revêtent pour l’Europe – tout comme d’ailleurs, pour le reste du monde. L’importance sur laquelle je souhaite m’attarder n’est pas tant d’ordre politique (même si les répercussions politiques ont été énormes et qu’elles se traduisent encore par la chute de dictatures et la refonte de nations). Je veux examiner son importance sur le plan culturel : un changement des plaques tectoniques culturelles, impliquant des réalignements abrasifs de langage, de valeurs, de symboles puissants et de points de référence. Dans le tumulte du changement politique, nous pourrions facilement passer à côté. Mais en remontant le temps d’une décennie, j’estime - et j’espère - qu’il sera plus dur de ne pas en tenir compte. Si tel est le cas, c’est parce qu’il a changé un paysage de pensées bien plus large que celui de l’Afrique du Nord.

J’ai appelé cette présentation ‘Le printemps de l’Occident’ pour suggérer que ce qui s’est passé depuis fin janvier dans la région a eu un impact énorme sur l’Europe. L’expression ‘printemps arabe’ est un cliché assigné avec désinvolture par une presse occidentale obsédée par des références faciles et je vais essayer de l’éviter. L’utilisation du syntagme ‘printemps de l’Occident’ est tout aussi légère, mais si je l’emploie, c’est pour mettre en exergue la symétrie et la manière dont le vent a tourné ; la manière dont les peuples de la région, arabes et berbères confondus, ont remis en question des hypothèses de longue date sur leurs propres cultures, et la direction ‘naturelle’ du flux des affaires culturelles entre l’Europe et l’Afrique du Nord.

J’ai récemment entendu une superbe expression française ‘Je l’ai fait pour des prunes’. C’est une expression empreinte de mépris, signifiant que quelque chose n’en valait pas la peine et elle remonte apparemment à l’époque de la croisade de Louis IX en 1270, une catastrophe militaire qui s’est soldée par la défaite et la mort du Roi de France, dont la dépouille fut rapatriée et enterrée dans la cathédrale de Palerme. De tout ce faste et cette arrogance, de l’agression politique et religieuse qui a poussé l’armée française dans une Egypte des Mamelouks, rien n’est resté, si ce n’est les quetsches,(ketch) les prunes de Damas transportées par les soldats battant retraite de Louis IX, peut-être (j’aime à le penser) comme de minuscules arbrisseaux dans des pots de fleurs rebondissant aux arçons de leurs selles. Trois quart de millénaire plus tard, la monarchie française n’est plus depuis longtemps, mais dans le Bordelais, les quetsches sont toujours séchées et deviennent ce que nous, les Anglais, appelons des prunes et les Français des pruneaux ; en 2002, plus de 800 ans après la croisade de Saint Louis, les pruneaux d’Agen bénéficient de la protection légale de la CE, en tant qu’élément essentiel du patrimoine culinaire français. Le début de l’histoire ne peut être tout à fait vrai (les Romains ont cultivé des prunes en Angleterre plus de mille ans avant St Louis, d’une part), mais il résume sans aucun doute une vérité plus importante que celle de la migration de quetsches, à savoir la supériorité de longue date de la culture sur le pouvoir, du prunier sur l’épée.

Et c’est justement le thème de mon propos ce soir. Les événements de l’année dernière en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ont été dramatiques et importants et ont certainement déclenché des changements énormes. Certains de ces changements perdureront, d’autres non. Tous les nouveaux gouvernements qui émergeront de ces soulèvements ne seront pas meilleurs que leurs prédécesseurs, tous les peuples ne seront pas plus heureux. Qui plus est – comme nous le savons ici au Maroc – il y a certains gouvernements qui tentent consciencieusement, souvent avec succès, de gérer le changement de manière moins abrupte et moins dangereuse. Mais au-delà de tout ceci, où sont les prunes ? Que verrons-nous lorsque nous nous rappellerons l’an 2011, comme grands changements de pensée, d’assomption et de culture sous-jacents, derrière les allers et venues de dictateurs de pacotille ?

J’étais à Londres il y a quelques semaines, où j’ai pris le métro jusqu’à la cathédrale Saint Paul pour voir le camp des contestataires qui s’est constitué autour de l’entrée ouest de la cathédrale. C’est un enchevêtrement de tentes et d’auvents, de bannières et de cordes à linge. Il y a des rôtisseries et des salons de tatouage, une bibliothèque, une tente pour la presse et une autre qui se décrit comme étant une université. Des livres sont prêtés, des conférences données et des créations artistiques réalisées. Sur Temple Bar, l’arcade antique reconstruite dans l’entrée de Paternoster Square, on peut trouver une plaque des rues de Londres en noir, blanc et rouge, intelligemment apposée, avec l’inscription TAHRIR SQUARE EC4 et, en lettres plus petites en dessous, CITY OF WESTMINSTER.

Ce panneau signifie quelque chose d’en fait assez extraordinaire. Il y a un an, très peu de gens avaient entendu parler de Midan al-Tahrir, de cet espace animé, indescriptible, où tout se bouscule et caractérisé par un concert de klaxons, au cœur du Caire, où toutes les rues se croisent. Aujourd’hui, le monde en a beaucoup entendu parler, et le nom de cette place est chargé de connotations, en bonne voie de devenir un cliché. Ceci est symptomatique de ce qui se passe dans le monde en 2011. Ce que nous observons est un déversement soudain d’idées et de symboles envoyés du Moyen-Orient au reste du monde, à l’Europe et aux Etats-Unis avant tout. La place Tahrir est devenue la pierre angulaire des protestations, les événements qui s’y sont déroulés en janvier et en février 2011 (et à présent, en cette fin d’année) sont devenus la quintessence d’une révolution idéaliste, menée par la jeunesse.  Selon une estimation, 900 espaces publics urbains ont été occupés en Occident depuis le printemps, occupations dont la plus visible est probablement celle de la Puerta del Sol par les jeunes indignados d’Espagne, à partir du 15 mai. Après ‘l’anniversaire’ du 15 octobre, leur nombre a augmenté. Certaines ont été considérables – Berlin, Lisbonne, Zagreb, Bruxelles et d’autres villes – d’autres de moindre importance ; certaines inscrites dans la durée, d’autres presque éphémères. Puerta del Sol, la cathédrale St Paul de Londres, Tel Aviv et le Zuccotti Park du quartier new-yorkais de la finance ont été très visibles dans la presse européenne ; mais l’emphase est incontestablement différente d’ailleurs. Des protestations accompagnées d’occupations de places ont eu lieu à Dataran, Bath, Ulaanbataar, Auckland, Santiago de Chile – en d’autres  termes, partout dans le monde.

Tous ces protestataires ont leurs revendications politiques particulières, sur lesquelles je reviendrai ultérieurement. Mais ce qui est sans doute plus important encore, c’est que ces protestations incarnent une idée fondamentale, mécanique et morale : celle d’un groupe de jeunes gens assis dans un lieu public, refusant de le quitter avant que leurs revendications ne soient satisfaites. Ce n’est pas non plus une image formelle. Les snacks, points d’accès à Internet et bibliothèques se font délibérément l’écho de la révolution égyptienne : au Caire, en janvier et février, la place est rapidement devenue célèbre pour la société civile qu’elle a engendré, les stations de recharge téléphonique, les crèches, les tentes de peinture faciale et expositions d’art. En effet, il semble que la création de cette société civile a été un acte de politique délibéré, une déclaration bien ficelée sur les intentions et suppositions des contestataires : il ne s’agissait pas d’anarchistes, comme l’ont indiqué clairement ces activités et institutions collectives, dans la mesure où ils créaient une société alternative, ordonnée quoique bruyante. Ceci est répliqué partout là où les contestataires occupent les places.

La place Tahrir a créé un idiome avec un message très clair. Les jeunes ont, selon le message, perdu patience avec leurs aînés et la politique pratiquée par l’ancienne génération. Ils veulent un nouveau départ, sans hypocrisie et avec le consentement populaire. Ils sont propres (moralement parlant, car après des semaines sur une place publique, ils ne le sont plus toujours dans le sens littéral du terme), innocemment résolus, et leur politique à eux, concerne les valeurs, la culture et le changement. Ils veulent certes (sert) que l’on satisfasse leurs besoins basiques, une éducation décente, des emplois, et les moyens nécessaires pour se marier et élever une famille. Mais leurs principales revendications sont le respect et l’espoir. Toutes les manifestations et camps de contestataires dans le monde reprennent ces caractéristiques et en sont une réplique consciente. Il a fallu du temps pour que des demandes cohérentes émergent des mouvements aux quatre coins du monde, mais elles reflètent les mêmes revendications : en premier lieu, l’éducation, l’emploi, le respect et l’espoir.

Il est frappant de constater que les revendications, tout en étant articulées et priorisées différemment dans des endroits différents sont fondamentalement identiques, celles d’une génération qui se sent marginalisée, impuissante, et qui veut comme l’indique le titre d’un livre écrit au début de ce que l’on appelle le printemps arabe (par un journaliste britannique du nom de Johnny West), un livre intitulé Karama (dignité). Et la karama est tout aussi importante – et pratiquement tout autant absente à Athènes et Rome qu’à Tunis ou Tripoli, que le succès des jeunes d’Egypte, de Tunisie et de Libye à déclencher un processus de changement radical qui a contribué à façonner la pensée des jeunes Espagnols, Grecs, Croates, Américains, Britanniques et Chiliens.

La manière dont les messages ont été véhiculés n’est pas fortuite. Le rôle des outils des réseaux sociaux a largement été débattu, mais ce qui est plus important encore, c’est que les manifestants ont appris à gérer leur image et leur message. Dernièrement, au Caire, j’ai pris deux livres de photos d’affiches et panneaux de la place au cours du printemps dernier, des œuvres d’art drôles, émouvantes, et intelligentes qui ont attiré l’objectif de tout photographe. Mais à qui  ces panneaux étaient-ils destinés ? Pas principalement à la police ni encore moins au public égyptien : relativement peu d’entre eux étaient en langue arabe. Non, ces affiches colorées et pleines d’esprit étaient principalement rédigées en langues européennes et destinées à la presse mondiale, et au monde des bloggeurs rassemblés autour de la place, tels des vautours affamés, engloutissant les images, graffitis et commentaires et les filtrant pour leurs audiences nationales. Ainsi, les affiches vues sur la BBC étaient en anglais, mais celles sur France 24 semblaient mystérieusement être en langue française et de la télévision espagnole en Espagnol. La gestion médiatique était remarquable et sophistiquée : des jeunes vendeurs d’images de la place ont été en mesure d’assembler la toile de fond pour chaque langue. Les journalistes arabes ont très certainement vu les panneaux en arabe. Quoiqu’il (kwakil) en soit, le public était le monde et toute cette démonstration était un événement médiatique conçu pour s’attirer le soutien, par-dessus les têtes de la police égyptienne, et la sympathie d’un public mondial. Nous avons observé une attention analogue pour la gestion de la presse en Syrie où l’importance de la communication des images est devenue très claire. A l’extérieur de la cathédrale Saint Paul, est plantée une tente très bien équipée pour la presse, tout comme dans le Zuccotti Park et tout autre camp de contestataires dans le monde.

Des signes, mots, comportements, mais avant tout le seul fait symbolique puissant de la place Tahrir – sont ce que Richard Dawkins a appelé les mèmes. Les mèmes sont des unités de pratique culturelle et d’imagination, qui agissent et se propagent, dans l’analogie de Dawkins, comme des gènes. Et ce torrent de mèmes s’échappant, se propageant d’Afrique du Nord vers l’Europe est surprenant. Pendant deux siècles, les mèmes se sont largement répandus de l’Occident vers l’Est et du Nord vers le Sud : des idées, livres, systèmes, sciences, pensées, métaphores et penseurs ont, dans une large mesure, voyagé vers l’Est et trouvé leur deuxième demeure dans le monde arabe. Les événements, idées et la créativité du Moyen-Orient ont essentiellement, quoique peut-être pas autant que l’Occident ne l’avait pensé, été triés, évalués et désignés selon des termes fixés par l’Occident. C’est ce qu’entendait, grosso modo, Edward Said, par orientalisme.

Pour l’instant, au moins, un contre-courant plus fort a été établi, et les acteurs politiques de l’Occident cherchent une validation à travers le vocabulaire des événements de l’année dernière, le long des côtes nord-africaines. Parfois, de manière brute et préemptive. Un exemple en est l’hyperlien créé début février entre la place Tahrir et Madison, Wisconsin, où des syndicalistes américains résistaient contre la suppression des droits de négociation collective. A l’extérieur du Madison State Capitol, les manifestants chantaient “Luttons comme les Egyptiens !” alors que sur la place Tahrir, un manifestant au moins était photographié en brandissant une bannière avec l’inscription “L’Egypte soutient le Wisconsin – Un monde, une souffrance.” A Tel Aviv, de jeunes manifestants qui campaient pour protester contre le prix des denrées alimentaires, des logements, et la structure de la société israélienne brandissaient des bannières sur lesquelles était écrit “Nous sommes tous des Egyptiens.” En attendant, dans un étrange jeu de fuite mimétique, le Economist nous raconte que depuis la révolution tunisienne, le gouvernement chinois a interdit l’utilisation du terme jasmin dans les médias publics ainsi que la vente de jasmin dans les marchés aux fleurs en Chine ‘compte tenu de l’étiquette plutôt stupide de révolution de ‘jasmin’ collée par les commentateurs politiques sans aucune imagination).

Au départ, peut-être, ce processus était aléatoire, une vague d’associations et d’analogies qui se sont unis dans un idiome. La Tunisie et, dans une plus large mesure, l’Egypte, ont déterminé le vocabulaire de la vague de protestation qui montait chez les jeunes du monde entier au cours du premier semestre 2011. Il s’est davantage conscientisé : en octobre, les manifestants américains de New York, du camp installé à l’extérieur de Wall Street, ont été filmés, marchant bras dessus bras dessous dans les rues de Manhattan et en scandant en arabe Assha3b yureed Isqat an-Nidam and Assha3b yureed Isqat Wallstreet – le peuple veut la chute du régime, le peuple veut la chute de Wall Street.

Aujourd’hui, au moment où j’écris cet article, des dizaines de milliers d’Egyptiens sont à nouveau réunis sur la place Tahrir, et des activistes organisent une journée mondiale de protestation contre le SCAF, le gouvernement militaire égyptien, coordonnée à travers le réseau mondial des camps des protestataires ‘contestataires’ dans le monde. C’est à de nombreux égards l’inversion complète de ce qui a eu lieu par le passé : désormais, de jeunes Egyptiens pleins d’ingéniosité et imaginatifs orchestrent des protestations à travers le monde à partir de leurs iPad et téléphones sur la place et dans le monde entier, s’adressant (comme cet autre grand communicateur culturel qu’est le Pape) urbi et orbi, à la cité et au monde. Mais d’un terre-plein en piteux état en Afrique et non pas d’un balcon baroque à Rome.

La place Tahrir est en train de se transformer en marque. Les dirigeants du monde, de plus en plus perplexes quant à la manière de gérer un phénomène semblable dans leurs pays, reconnaissent, à leur tour, la puissance de la symbolique et sont devenus plus expansifs sur les révolutions au Moyen-Orient. C’est ce que j’ai observé dernièrement à l’aéroport du Caire, ce sont de gigantesques affiches publicitaires de la compagnie de téléphone Mobinil, sur lesquelles nous pouvons lire. NOUS DEVONS EDUQUER NOS ENFANTS, dit l’une d’entre elles, POUR DEVENIR COMME LES JEUNES EGYPTIENS. Il s’agit apparemment d’une citation du président Barack Obama. A côté, une autre citation, celle du président autrichien, Heinz Fischer : LE PEUPLE EGYPTIEN EST LE PLUS FORMIDABLE PEUPLE DE LA PLANETE ET IL MERITE LE PRIX NOBEL DE LA PAIX.  Il y a même une citation opaque, comme d’habitude, de Silvio Berlusconi : RIEN DE NOUVEAU EN EGYPTE – LES EGYPTIENS FONT L’HISTOIRE COMME D’HABITUDE. Hormis la vue légèrement indigne d’une société si étroitement liée à l’Ancien Régime égyptien tentant discrètement de changer de fusil d’épaule dans une taille de caractères de 1500, ces citations suscitent une question intéressante : dans la mesure où elles semblent authentiques, qu’est-ce qui se cache derrière cette soudaine éruption de philo-égyptianité parmi les hauts dirigeants occidentaux ? C’est simplement une preuve de plus de la libération de ce même ‘Tahrir’, qui se fraie son chemin à travers la conscience occidentale, dans un acte d’hybridation énergique.

Ce mème tahririen – l’ADN symbolique de la place – a bien entendu été utilisé de maintes manières. Les manifestations dans le monde n’ont pas toutes commencé en se faisant l’écho des objectifs ou revendications égyptiennes : ils ne tentent pas tous de déloger des dictateurs militaires. Ils ont repris des thèmes anti-capitalistes d’une génération de protestataires urbains lors des réunions du G8 et du G20, un recueil du mécontentement vis-à-vis de l’organisation et l’éthique des sociétés capitalistes, avant de se métamorphoser en une campagne politique axée sur l’égalité et l’injustice socio-économique. Le dénominateur commun l’indignation des jeunes, un sens d’irrésistibilité morale et beaucoup de tentes sur des places publiques.

Si nous recherchons le plus grand commun dénominateur, nous n’avons pas à aller très loin : l’indignation porte sur l’impuissance. Le chômage, une éducation supérieure inadaptée, les réductions des dépenses dans le sillage de la récession et ce qui est joliment appelé ‘austérité,’ tous évoquent une réaction des jeunes qui ont le sentiment de subir les conséquences des ‘péchés’ de leurs aînés ; et que les systèmes politiques de leurs pays sont indifférents et incapables d’apporter le changement radical que d’aucuns (et pas seulement les jeunes) considèrent comme nécessaires. En Afrique du Nord, il s’agit des dictatures militaires et du désespoir d’un nombre considérable de jeunes exclus. Dans la CE et ailleurs en Occident, ce sont les répercussions de la crise financière sur les jeunes – chômage, des déficits éducatifs énormes, l’incapacité d’entrer sur le marché du logement. Dans tous les cas, ceux qui s’approprient les espaces publics des villes de ce monde, dénonçaient le pouvoir arbitraire exercé, hors de leur portée, par Moubarak ou Ben Ali, par la City de Londres, la Commission européenne, les marchés obligataires (curieusement personnifiés), le FMI ou la BCE. Les événements en Afrique du Nord fournissent un modèle pour se réapproprier l’espace public, la place publique, la rue arabe, affirmant le pouvoir du peuple contre des institutions et pratiques insensibles, élitistes et centrées sur elles-mêmes. Ceci étant, nous les considérons dans la perspective de la droiture morale vis-à-vis du mal inspire, ce que nous voyons est un modèle d’action politique populaire généré dans une large mesure en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, et repris par les jeunes du monde entier.

J’aimerai pourtant prétendre qu’il y a autre chose en commun. Quelque chose qui m’intéresse beaucoup, car de manière étrange et indirecte, les indignados de Puerta del Sol et les responsables des relations presse de la place Tahrir exercent la même activité que moi, à savoir les relations culturelles. Il s’agit de personnes passant par-dessus la tête des gouvernements pour parler directement aux peuples. Dans des institutions comme le British Council, nous utilisons ce qui est peut-être une typologie simpliste de la communication internationale : la diplomatie est ce que nous désignons comme étant la communication d’un gouvernement à l’autre ; la diplomatie publique est la communication directe entre un gouvernement et un autre peuple ; et les relations culturelles sont la communication directe de peuple à peuple. C’est précisément cette dernière forme de communication qu’ont choisi les jeunes de Zuccotti Park, de St Paul, de la place Tahrir, de Pearl Roundabout et d’innombrables autres espaces ouverts dans les villes de ce monde. Ils désirent parler aux peuples du monde, par-dessus les têtes de leurs gouvernements, et ils peuvent le faire grâce à cette technologie de communication portative incroyable dont ils disposent. Les affiches brandies à Tunis sont vues à Rio, Sydney et Delhi, tout comme le clip flou, pris par un téléphone cellulaire, montrant Mohammed Bouazzizi s’immoler, qui a fait le tour du monde arabe via Al-Jazeera. La question n’est pas le court-circuitage des médias officiels (même si tel est le cas) : ils sont ignorés. Les luttes permanentes entre les gouvernements de la région MENA et les vecteurs incontrôlables d’images comme Al-Jazeera, ou des téléchargements silencieux et individuels sur le Net, les blogs ou les chargements Twitter, ne sont que la reconnaissance angoissée du pouvoir de l’image qui ne peut facilement être limité – si tant est qu’il peut l’être.

Les jeunes s’approprient les images et le contenu moral. Cela me rappelle une histoire célèbre tirée des mémoires de Sir Anthony Parsons, le dernier ambassadeur de la Couronne britannique auprès de la Cour du Shah d’Iran : il raconte que s’il avait seulement écouté plus attentivement ses enfants qui venaient passer leurs vacances de leurs universités en Angleterre à Téhéran,  il aurait su qu’une révolution était proche de l’ébullition en Perse en 1979. Si cet hyperlien existait entre la région et  les amphithéâtres et campus anglais à l’époque, c’est encore le cas de nos jours. Avec un changement toutefois. En 1979, les universités britanniques étaient ouvertes à de tels messages car leurs propres politiques étaient radicales et internationalement conscientes : en 2011, c’est le contraire qui s’applique. Ma propre fille, à Oxford jusqu’au début de l’année, me parlait souvent d’introversion grises et de repli sur soi de la politique estudiantine en Grande Bretagne. Pour sa génération, en mal d’idéalisme par la contraction du marché du travail, la dette croissante et le débat public dominé par la crise financière, les primes des banquiers et un sentiment d’impuissance, le vent chaud qui souffle d’Afrique du Nord représentait une bouffée de l’idéalisme dont ils avaient conscience qu’il faisait défaut.

Je me souviens de mon passage dans les bureaux des professeurs d’Oxford et d’Edinburgh fin janvier, pendant la première semaine de la crise égyptienne, les observant répondre aux appels anxieux de parents d’étudiants britanniques qui suivaient des cours d’arabe au Caire. Les parents voulaient que leurs enfants reviennent en toute sécurité, ce qui n’était pas le cas pour la majorité de ceux-ci. Ils ne désiraient qu’une chose, être sur la place Tahrir. Et lorsque l’un des professeurs m’a déclaré : “Je ne peux pas leur en vouloir. C’est aussi là que je voudrais être.” J’ai contacté par téléphone une autre enseignante deux semaines plus tard à son université du nord de l’Angleterre, m’a répondu de façon inaudible sur fond de cris rauques. En lui demandant “Pourquoi tout ce bruit ?”, “Où êtes-vous ?”, elle me répondit “Sur la place Tahrir, bien entendu.”

Mon propos de ce soir est tout simplement le suivant : Les événements en Afrique du Nord et dans d’autres parties de la région MENA de 2011 ont ouvert une fenêtre. A cet effet, nous pouvons laisser de côté les détails, et observer que ce moment est totalement inédit, quelque chose que nous n’avons pas observée depuis plusieurs générations. Je ne parle pas uniquement des étudiants européens qui se tournent vers le sud en quête de symboles (ils ont, après tout, porté avec pugnacité la keffiyeh palestinienne pendant des années, faisant laborieusement montre d’un chic radical devenu systématique). Non, ce que je veux dire, c’est qu’à tous les niveaux et aux quatre coins de la planète pratiquement, les peuples d’Afrique du Nord sont considérés avec une attention différente. Attention qui est parfois assez irritante : la politique, l’histoire et la société des pays du Maghreb et du Machreq sont bien plus complexes que ce que comprennent les "instant experts" d’Europe ou même, dans de nombreux cas, que ce dont ils veulent encombrer leurs esprits. Il y a bien sûr aussi un risque que les symboles tirés du ‘printemps arabe’ (désolé) ne se transforment en routine, et stéréotypes et qu’ils soient détachés de leur sens. Ceci étant, je souhaite me concentrer sur un aspect légèrement différent, à savoir le changement de direction.

Dans l’Atlantique, entre le Canada et l’Islande, existe un gigantesque phénomène naturel appelé l’élévateur de l’Atlantique Nord. C’est une pompe mondiale, alimentée par les changements dans la salinité et la température de l’eau et qui remonte des profondeurs de l’océan  de grandes quantités d’eau à la surface, alimentant le Gulf Stream, lui-même un mécanisme essentiel dans le maintien du climat planétaire. Les scientifiques craignent que des changements dans les différences de température entre les deux couches d’eaux océaniques ne ralentissent et, subséquemment, n’inversent la direction d’action de la pompe, avec des conséquences catastrophiques pour le climat mondial en général, et le climat européen en particulier. A mon sens, en 2011, nous assistons à l’émergence d’un élévateur nord-africain, pompant de l’autorité morale en lieu et place d’eau chaude.

Je m’explique. Pendant plusieurs siècles, la pompe culturelle a suivi le muscle politique et dirigé le flux d’influence de l’Europe vers l’Afrique du Nord. Ceci n’a pas toujours été le cas. Edward Gibbon l’a exprimé en ces termes : “L’âge de l’apprentissage arabe s’est poursuivi pendant environ 500 ans, à l’époque la plus sombre et la plus paresseuse des annales européennes.” Les scientifiques et philosophes musulmans étaient les moteurs intellectuels du Moyen-Âge, et les penseurs de l’Europe chrétienne se sont nourris des miettes laissées à leurs tables. Claudio Lange a décrit cette situation comme suit : “Au 11ème siècle, la civilisation islamique, aux côtés de la civilisation byzantine, chinoise et indienne, ont établi le Premier Monde, alors que l’Europe occidentale incarnait le tiers-monde.” L’apogée a eu lieu pendant ce que les historiens européens appellent le Haut Moyen-Âge, lorsque les musulmans régnèrent sur la Sicile et l’Espagne, et le flux culturel a certainement été dirigé vers le nord, du moins tout autant qu’il ne l’a été vers le sud, dans un échange réel et profondément fructueux, ce que les historiens ressortent de leurs tiroirs et transmettent aujourd’hui à une plus large audience dans le cadre de séminaires.

Depuis lors, l’attrition monotone des puissances européennes au Maghreb a endigué le flux vers le nord en faveur de celui vers le sud, tout d’abord en chassant lentement les Etats musulmans du sud de l’Europe et ensuite la grande majorité de leurs peuples musulmans et juifs, en assimilant le reste. Incontestablement, les traces de la culture islamique et de la langue arabe se retrouvent partout, et de grand monuments de syncrétisme culturel sont restés, comme le palais du 14ème siècle du roi Pedro I à l’Alcazar Réal de Séville, où le nom arabe d’Allah est invoqué aux côtés du nom latin de Dieu dans le plâtre sculpté des plafonds chrétiens réalisés par des artisans mudéjar ; ou la Capilla Réal encore plus étonnante de l’empereur Charles V à Cholula au Mexique, lequel n’est ni plus ni moins que la reproduction fidèle de la Grande Mosquée de Cordoba. Mais au cours des siècles qui ont suivi le règne de Charles, les attitudes culturelles, politiques et religieuses se sont durcies et l’agression européenne en Afrique du Nord, suivie de l’impérialisme européen, a régi la direction du flux, le maintenant fermement pointé en direction du sud.

L’une des conséquences inattendues du 11 septembre et des guerres qui ont frappé le monde musulman au cours de la dernière décennie, aux côtés de préjugés d’ampleur inédite et de certaines pathologies très viles, est l’intérêt accru pour l’histoire et la culture communes. Paradoxalement, tout comme on peut observer la prolifération obscurantiste d’une littérature anti-islamique et anti-Musulmans en Occident, on observe aussi l’émergence d’une nouvelle littérature de rencontre créative. J’ai tout un rayon de livres récents dans mon bureau sur la rencontre créative entre  l’Orient et l’Occident et le caractère inextricable de leurs histoires et cultures, et bon nombre d’ouvrages sont publiés sur l’influence de la pensée et de la société islamiques sur l’Occident chrétien. Il me semble que cette golden river d’érudition s’est épanouie ces dernières années dans les universités européennes et américaines et que cette tendance perdurera.

Mais cette nouvelle approche en Occident ne s’est attiré qu’une faible popularité et malgré toutes les recherches stimulantes et d’une finesse sans précédent des deux dernières décennies, la montée d’une aile droite profondément intolérante, anti-immigration et anti-islamique, en Europe et en Amérique, l’a fréquemment occultée.  A l’instar des mèmes de la place Tahrir que j’ai mentionné il y a quelques instants, il s’agit aussi de mèmes véhiculés par Internet, une méthodologie simpliste des menaces qui pèsent sur les cultures et valeurs européennes et américaines, de marginalisation raciale à travers l’immigration et la démographie “islamique”, agrémentés d’une myriade d’autres obsessions traditionnellement d’extrême droite. La montée de ces tropes culturels extrémistes, souvent quasi-fascistes et violents est l’une des plus grandes défigurations de la culture et de la société européennes aujourd’hui. Elle est due, dans une large mesure, à l’insécurité, la hausse du chômage, l’anomie, les dettes et l’effondrement (réel ou imaginé) des structures de moralité traditionnelles. Et elle est exprimée avec une malveillance venimeuse.

Ce que nous observons, par conséquent, et je reste extrêmement simpliste tout en étant convaincu que le modèle est suffisamment vrai, c’est un monde euro-nord-africain dans lequel deux modèles remarquables d’activisme politique chez les jeunes sont en concurrence. D’une part, nous avons la politique d’extrême droite et l’activisme intimidant dans les rues, mené par des parties explicitement racistes dans la plupart des pays européens et les épanchements sordides de l’Internet raciste. C’est là l’Europe d’un récent rapport du groupe de réflexion britannique Demos, qui arrive à la conclusion “d’un sentiment nationaliste extrémiste à l’échelle du continent chez les jeunes, principalement les jeunes hommes. Profondément cyniques à l’égard de leurs gouvernements et de l’UE, leur peur généralisée de l’avenir est axée sur l’identité culturelle, la crainte de l’immigration, surtout la propagation perçue de l’influence islamique.” Demos cite une autorité déclarant que “tout comme l’antisémitisme était un facteur unificateur des parties d’extrême droite dans les années 1910, 20 et 30, l’islamophobie est devenu le facteur unificateur des premières décennies du 21ème  siècle." C’est un mouvement qui se développe rapidement, dans lequel les hommes – dont un grand nombre est au chômage - sont fortement représentés (avec 75%). C’est aussi, à l’instar de l’activisme des contestataires et l’activité qui a précédé et alimenté les événements en Afrique du Nord, mue par l’Internet, et jeune, avec un-tiers de ses défendeurs âgés de moins de 30 ans.

D’autre part, nous avons l’activisme souvent désorganisé mais généralement inclusif et progressiste des places occupées en Europe. Il partage, lui aussi, les nombreuses caractéristiques que je viens de mentionner, surtout, des jeunes, mus par Internet et sans emplois. Que l’un de ces facteurs politiques – et certainement celui qui présente un socle éthique, soit importé (du moins, en partie) d’Afrique du Nord en Europe,  est fascinant,  très frappant et qui plus est, très important à mon sens.

Il est évident qu’au moment où j’écris, l’avenir de la région MENA dans son ensemble n’est pas clair. Un ou deux pays, comme le Maroc, semble avoir pu gérer l’intense déstabilisation du mécontentement des jeunes grâce à des réformes judicieuses. D’autres ont vécu de véritables révolutions, qu’elles soient étouffées, toujours en cours, inachevées ou à peine écloses. Tous les résultats ne seront pas bénins, mais il est surgi une extraordinaire explosion d’énergie, un sentiment dans toute la région que cette génération d’Arabes et d’Amazigh à le pouvoir d’apporter le changement ; que la passivité n’est plus une option honorable.

Ce qui nous ramène directement à l’élévateur nord-africain et à la cascade de mèmes pompant en direction du nord, à travers la Méditerranée. Ce moment est essentiel. Pour la première fois depuis de nombreuses décennies, peut-être siècles, l’Europe et l’Amérique se tournent vers l’Afrique du Nord et la région MENA en tant que source de force morale. C’est un moment qui peut s’avérer éphémère, mais ceci dépendra dans une très large mesure des événements et processus dont nous ne pouvons encore voir les résultats, d’élections, de constitutions et de réformes encore incomplètes et, dans de nombreux cas, non encore imaginées.

Mais il ne sert à rien d’attendre l’avenir et de réagir lorsqu’il se présente. Dans les relations culturelles, nous avons d’autres préoccupations auxquelles nous devrions nous atteler, dans l’immédiat. Ce changement de direction, cette inversion de l’élévateur, crée une opportunité unique dans une vie, voire même sur plusieurs siècles. Pendant trop longtemps, de nombreuses institutions culturelles européennes (mais pas toutes) ont traité cette relation entre l’Europe et l’Afrique du Nord comme une relation d’instruction, de démonstration de la manière dont les choses sont et peuvent être le mieux faites. Il y a eu un fort sentiment d’hiérarchie culturelle, lequel existe toujours dans de nombreux domaines.  Lors d’une réunion de managers artistiques nord-africains qui s’est récemment tenue, j’ai entendu le message clairement  réitéré : ne nous dites pas ce que nous voulons ou ce dont nous avons besoin. Demandez-nous et écoutez nos réponses : nous sommes plus au fait que vous de nos besoins, connaissons mieux notre continent, notre monde.

Et c’est, à mon sens, la nature de l’opportunité. Si (comme me le disait récemment un courtier marocain) nous assistons au dernier acte de l’ère postcoloniale, nous pouvons espérer un avenir d’égalité culturelle nettement plus grande – et aider à le forger ; c’est ce que j’appellerai (compte tenu des termes que j’ai décrit il y a quelques instants) de réelles relations culturelles. En fait, je ne suis même pas sûr que cet avenir ait besoin d’être davantage façonné : nous le vivons en ce moment. Les changements qui ont déferlé sur la face publique d’une génération de jeunes Arabes et Amazighs au cours de l’année qui s’est écoulée se sont également répercutés leurs contemporains Européens et Nord-Américains. La protestation populaire n’est certes pas un produit originaire d’Afrique du Nord ; mais l’idiome de la protestation populaire, et surtout de la protestation des jeunes, dans le monde d’aujourd’hui, s’appuie plus fortement sur la pensée sociale, éthique et politique de la région MENA que tout ce dont je souviens.

C’est ce que je voudrais que nous préservions. L’intime conviction que nous assistons à quelque chose d’inédit, quelque chose qui peut modifier sensiblement l’équilibre culturel et éthique. Une compréhension que les contributions à l’avenir de notre planète n’émanent pas uniquement d’Europe. Que de nouveaux mèmes virils sont libérés. ‘Ex Africa,’ comme Pliny le disait, ‘semper aliquid novi.’ Ou comme je pourrais reformuler le vieux Romain– ‘de nouvelles prunes se présentent à nous.’

Martin Rose
Directeur
British Council Maroc

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